Le Parfum – Patrick Süskind

Chers amis des mots,

J’ai vu le film adapté de « Le Parfum » il y a des années et en gardais un souvenir très vague, comme s’il avait manqué d’incarnation (alors que… Ben Whishaw quoi ♥). En retrouvant l’ouvrage (édité chez Le Livre de Poche) dans les affaires d’école de mon chéri, je me suis dit que lire un classique me ferait du bien. Et autant dire que je m’en rappellerai longtemps. C’est un VRAI coup de cœur, si ce n’est le plus grand du peu de classiques que j’ai lus. ♥

Bref synopsis personnel : C’est l’histoire d’un meurtrier que l’on perçoit, que l’on touche, que l’on déteste et que l’on aime à la fois, alors que son corps ne sent rien. Grenouille est un jeune homme perdu et si sûr de ce qu’il veut trouver, que c’en est déroutant. Je n’ai jamais aussi bien vécu les odeurs de crasse et de fleurs, vécu les âmes sales ou pures. Jean-Baptiste est un paradoxe. Patrick Süskind et le traducteur Bernard Lortholary des génies.

Mots couchés dans mon carnet (attention, ça spoil) : On saisit bien les odeurs identifiables qui démontrent l’ambiance dégoûtante de Paris. L’auteur est cru, particulièrement lorsqu’il parle des quatre premiers enfants de la mère de Grenouille. On s’attache malgré tout à cette pauvre femme, qui est exécutée pour infanticide répété… lui a-t-on seulement expliqué ?

Très belles descriptions, soutenues, imagées, précises et sensorielles (transformation du cuir intéressante en page 37, par exemple). Plusieurs fois, les odeurs sont décrites comme des fils qui guident le protagoniste, qui le mènent vers la précision, malgré les autres odeurs. Grenouille est décrit de façon surprenante, comme « abominable de naissance ». Mais un enfant ne nait pas méchant… Cette définition me perturbe. Car c’est le rejet qui l’a rendu inhumain. Je trouve d’ailleurs magnifique de voir, en page 29, à quel point les mots ont une signification, une âme pour Grenouille. Il les vit, au lieu de les prononcer.

Malheureusement, Grenouille devient un meurtrier, un génie loin des sentiments, juste un « pro » du parfum, un passionné tordu. Pourtant, on se prend à son jeu, à celui de la grandeur et de la découverte.

Avec le personnage de Baldini, l’auteur aborde le début du capitalisme au sens intensif du terme. On ne favorise plus le savoir-faire, mais la productivité, la mode. Il est dépassé par la société qui va trop vite (progrès, voyages, sciences, religion, etc.). J’ai de l’empathie pour ce monsieur, bien qu’il soit archi sexiste. Disons que c’est l’époque qui veut ça.

La narration qui passe du « il » au « on » puis au « nous » et finalement au « je » prouve une maîtrise de la langue et de la traduction exceptionnelle. On pourrait s’y perdre, mais on s’approche ainsi de Baldini, au lieu de trouver cela perturbant.

La page 98 est, pour moi, l’une des plus belles du bouquin. Je ressens des frissons à la lecture et j’entends quelqu’un me murmurer « je t’aime » à l’oreille. Pour de vrai. Première fois que cela m’arrive.

Grenouille est un porte-bonheur malheureux : tous ceux qu’il quitte meurent tristement, en pensant souvent faire une bonne affaire à se débarrasser de lui. Lorsque Grenouille s’en va, il devient presque un personnage secondaire le temps de quelques pages. On veut alors savoir comment les malheurs vont s’abattre sur les gens qui l’ont accompagné. Ils prennent de la place, puis s’effacent, disparaissent. Comme une odeur entêtante qui finit par s’estomper.
Grenouille est aussi une métaphore du pouvoir, de l’« arrivée » du but puissant, sans le cheminement. Il n’aime que l’extase à la fin, sans apprécier le début, sans profiter de la route. La fin, c’est tout. Il est l’inverse de Baldini. Quand ce dernier retrouve espoir, il se délecte de tout, de ses souvenirs, surtout du passé où il a été heureux.

L’un des plus beaux extraits, page 130 :

« C’est cette concentration d’odeurs qui l’avait oppressé pendant dix-huit ans comme un orage qui menace, Grenouille s’en rendait compte maintenant qu’il commençait à y échapper. Jusque-là, il avait toujours cru que c’était le monde en général qui le contraignait à se recroqueviller. Mais ce n’était pas le monde, c’étaient les hommes. Avec le monde, apparemment, le monde déserté par les hommes, on pouvait vivre. »

Les années que Grenouille passe seul sont sublimes. Il se sent bien, puis on découvre qu’il s’agit d’une fuite de lui-même vers son monde intérieur. Et que ce monde ne le contente plus. Le monde des hommes, le monde nature est dur. Si beau à la fois.

Le Maire de Grasse me fait rire dans sa débilité. Mais sa théorie du gaz est intéressante, bien que complètement folle. 😊

Dès que Grenouille revient vers les gens en page 171, il redevient mauvais, vaniteux, supérieur, méprisant, comme il a été méprisé. Il se dit qu’il est méchant, mais je refuse de croire ça, tout du long. Parce qu’en page 211, il y a cet instant où Grenouille pourrait ne pas commettre de meurtre. Mais il veut sublimer le parfum de Laure, plutôt que le consommer simplement. Alors il tue.

J’apprécie les recherches fines de l’auteur sur les procédés de distillation de l’époque.

Plus tard, le père de Laure représente également un monstre, il a du désir pour sa propre fille (c’est clairement inexistant dans le film). Et même malgré ce rôle, on comprend le sens de sa présence. Peut-être parce qu’il est un monstre, comme Grenouille, il est le seul à pouvoir le comprendre. Pas en détails, certes, mais sur les représentations de la beauté et l’idée de la conquérir.

Je pleure lorsque Grenouille cède à son seul vrai sentiment : la haine. Je trouve le monde injuste car, même cela, il ne peut pas se l’approprier.

Résumé : 5/6
Narration :
6/6
Ambiance/Environnement :
6/6 (si je pouvais mettre 6.5…)
Personnages :
6/6
Fin :
6/6
Moyenne :
5.8/6

Patrick Süskind a ce don entre les doigts de nous faire aimer les monstres et de nous faire désigner d’autres fautifs, sans jamais nous donner d’ordres, rien qu’en présentant ce plateau de personnages forts. Grenouille trône au milieu, sans en être l’élément principal. Car, à la fin, Grenouille n’appartient pas au monde, même si le monde peut lui appartenir.

Vous ai-je donné envie de lire « Le Parfum » ? Appréciez-vous les livres dont la sensorialité est au centre, au-delà de ce qu’il s’y passe ? Avez-vous lu ce livre ? Si non, foncez.

À très bientôt entre nos lignes. ♥

Un avis sur « Le Parfum – Patrick Süskind »

  1. Ce livre, comme tu le sais pour avoir lu ma propre chronique, est également un coup de cœur énorme pour moi, peut être le plus gros que j’ai eu depuis des années. Je reconnais que par moment, Grenouille m’a provoqué des sentiments contradictoires. En effet, qui sait ce qu’il aurait pu devenir (en bien), s’il avait été élevé par quelqu’un avec de l’amour pour lui. A un moment, j’ai voulu croire (en dépit de savoir le dénouement a cause du film) qu’il avait une chance de pouvoir devenir quelqu’un de vivant, de s’intégrer dans la société de ces hommes qu’ils méprisent et même peut être de trouver un jour le bonheur et l’amour lorsqu’il se crée un parfum d’homme, mais il choisit ses ténèbres intérieurs et c’est le moment où j’ai cessé d’avoir de l’empathie pour lui.
    J’ai adoré Baldini, un personnage qui est un « imposteur » et qui en ai conscient, c’est rare et poignant, une détresse maîtrisée par l’auteur.

    Une différence que je vois avec le film, c’est que dans ce dernier, Grenouille semble moins « mauvais » que dans le livre. Au sens où dans le film, la première fille qu’il tue, cela ressemble à un accident et il souffre de la disparition de ce parfum. Dans le livre, il la tue de sang froid, j’ai donc moins de tristesse pour lui lorsqu’il se rend compte de la disparition de ce qui le hante.

    Bref, un excellent roman !

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